Vous dansez depuis des années, vous maîtrisez vos setenta, vos vacilala et même quelques despelote audacieux. Pourtant, quelque chose vous échappe. Certains danseurs semblent « voler » sur la musique avec une aisance déconcertante, tandis que vous avez parfois l’impression de courir après le rythme. Le secret ? Ils ont compris la clave.

Dans notre article précédent sur le temps et le contre-temps, nous avons exploré les fondamentaux du placement rythmique. Aujourd’hui, nous allons plus loin : comprendre la clave, c’est comprendre le cœur battant de la musique afro-cubaine.
La clave (« clé » en espagnol) est bien plus qu’un simple instrument de percussion. Ces deux bâtons de bois que l’on frappe l’un contre l’autre forment un patron rythmique fondamental qui structure toute la musique afro-cubaine. Aujourd’hui par extension, cela structure également une grande partie des musiques latines et africaines modernes.
Imaginez-la clave comme la colonne vertébrale de la musique : tous les autres instruments. Grâce à son patron rythmique marquant Temps, Contre-temps et syncopes, les congas, le piano, la basse, les cuivres l’utilisent comme référence et s’articulent autour d’elle. Même quand elle n’est pas jouée explicitement, elle est toujours présente, comme un fil invisible qui tisse la cohérence de l’ensemble.
Elle donne le tempo d’un morceau ainsi que le placement des temps forts et permet de structurer les breaks que les musiciens s’amuseront à créer.
L’instrument et le concept rythmique de la clave plongent leurs racines dans les traditions musicales de l’Afrique subsaharienne, principalement chez les peuples Yoruba (originaires de l’actuel Nigeria et Bénin) et Bantu (du bassin du Congo).
À partir du XVe siècle, les Yoruba ont constitué une grande partie des esclaves déportés à Cuba. Ils seront plus tard appelés Lucumí. Dépossédés de leur identité, ces hommes et ces femmes ne pouvaient pas emporter leurs tambours sacrés lors de la traversée de l’Atlantique. Aucun négrier n’aurait permis quelque chose d’aussi puissant et symbolique que le tambour batá. Il leur fallut donc recréer leur univers musical à partir de leurs souvenirs, avec les moyens du bord.
C’est dans les chantiers navals de La Havane que serait né l’instrument tel que nous le connaissons. Les Espagnols avaient découvert que le bois dur cubain, issu des forêts tropicales, surpassait largement le bois européen : plus dense, résistant à la pourriture, il ne se déformait pas. À l’époque, les bateaux étaient assemblés sans clous (bien trop chers) ; on utilisait plutôt des chevilles de bois pour fixer les planches entre elles. Ces chevilles, appelées clavijas en espagnol, allaient donner leur nom à l’instrument.
Cela pourrait être l’origine du nom de cet élément fondamental “clave” et de son rôle de clé de voûte de tout l’édifice musical. La clave désigne aujourd’hui à la fois l’instrument et les patrons rythmiques qu’elle joue.


Fernando Ortiz Fernández (1881-1969), l’un des plus importants ethnologues et anthropologues cubains, a forgé le concept de transculturation pour décrire ce métissage culturel propre à la société coloniale. Selon lui, c’est le Créole cubain qui a su marier la musique paysanne d’origine espagnole aux percussions africaines, donnant naissance à de nouvelles formes musicales et à l’instrument Clave lui-même.
Car voilà ce qui rend la clave si fascinante : si le concept rythmique vient bien d’Afrique (où il était traditionnellement joué sur des cloches ou des tambours), l’instrument en tant que tel, ces deux bâtons de bois dur frappés l’un contre l’autre, n’a pas d’ancêtre direct sur le continent africain. C’est une création purement cubaine.

L’instrument et le concept rythmique de la clave plongent leurs racines dans les traditions musicales de l’Afrique subsaharienne, principalement chez les peuples Yoruba (originaires de l’actuel Nigeria et Bénin) et Bantu (du bassin du Congo).
À partir du XVe siècle, les Yoruba ont constitué une grande partie des esclaves déportés à Cuba. Ils seront plus tard appelés Lucumí. Dépossédés de leur identité, ces hommes et ces femmes ne pouvaient pas emporter leurs tambours sacrés lors de la traversée de l’Atlantique. Aucun négrier n’aurait permis quelque chose d’aussi puissant et symbolique que le tambour batá. Il leur fallut donc recréer leur univers musical à partir de leurs souvenirs, avec les moyens du bord.
La clave incarne ainsi parfaitement la transculturation : un héritage africain réinventé avec les matériaux du Nouveau Monde, né de la rencontre — forcée mais féconde — entre deux cultures.
Maintenant que nous avons compris d’où vient la clave, voyons comment elle s’organise rythmiquement.
Il existe de nombreux rythmes de Clave, originellement issus de structures rythmiques africaines. Certaines d’entre elles se jouaient à partir de tambour, d’instruments de bois et d’autres métalliques proche de la Cloche/Campana/Cowbell.Dans notre cas nous nous concentrerons sur les 2 Claves Majeures de la culture Cubaine.
Les claves cubanas s’étendent sur deux mesures (8 temps=2 x 4 Temps) et se divise en deux parties asymétriques :
Le côté « 2 » : deux frappes (généralement sur les temps 2 et 3, ou 6 et 7 selon le type de clave)
Le côté « 3 » : trois frappes qui créent une tension rythmique caractéristique

L’Abakuá est une confrérie masculine dérivée des Ekpé et où leur musique et la danse deviennent une forme de langage aussi secrète et mystérieuse que leurs rites ancestraux.

C’est la clave la plus répandue en ce que l’on appelle mondialement la « Salsa » et Son à Cuba.
La Clave a été introduite dans le Son dans les années 1920, par Ignacio Piñeiro par l’inversion de la Clave d’Abakuá dont il faisait partie. Avec le Septeto Nacional , Ignacio a permis de structurer rythmiquement et formaliser l’usage de la Clave dans le Son Cubano et à l’exporter internationalement.
Dans les musiques modernes cubaines notamment Timba, l’instrument de la Clave a été remplacé par un Jam Block à la Batterie ou aux Timbales pour reprendre ce rythme.
Aujourd’hui vous entendrez ce rythme dans les morceaux de Pop, avec des motifs repris par d’autres instruments notamment la Guitare « Bo Diddley Beat ». Montrant l’influence afro-cubaine dans la musique mondiale.

Aussi appelée clave de bembe ou clave africaine, elle s’inscrit dans une mesure à 6/8 ou 12/8 ( versus 2/2 ou 4/4 pour la Clave Rumba ou Son. La Clave Bembe est caractéristique des rythmes d’origine yoruba.
Elle est souvent jouée avec une cloche/campana/cowbell.
Étant jouée depuis un instrument métallique souvent à résonnance, elle ressort plus facilement à l’écoute que les autres claves 2-3 et 3-2.
La clave n’est pas restée confinée à Cuba. Elle a voyagé et s’est infiltrée dans de nombreux genres contemporains et est retournée en Afrique
Afrobeat et Afrobeats
Fela Kuti a consciemment intégré la clave africaine 6/8 dans sa création de l’afrobeat nigérian. Aujourd’hui, les productions afrobeats (avec un « s ») de Burna Boy, Wizkid ou Davido utilisent souvent des patterns dérivés de la clave, créant ce groove caractéristique qui fait danser le monde entier.
Reggaeton, Reparto, et Latin Urban
Le fameux « dembow » du reggaeton est une simplification de la clave 3-2, ce qui explique pourquoi les danseurs de salsa s’y retrouvent souvent intuitivement.
Le Reparto est pour beaucoup une évolution moderne de la Rumba et notamment du Guarapachangeo avec de la musique numérique et vocoder / Auto Tune.
Pop et R&B
De nombreux hits pop intègrent des éléments de clave sans le savoir comme certains morceaux de Justin Timberlake et Bruno Mars…
Jazz Latin
Le jazz latin reste fidèle à la clave traditionnelle, avec des artistes comme Michel Camilo, Gonzalo Rubalcaba ou Chucho Valdés qui l’utilisent comme fondation de leurs improvisations.
Toute cette théorie, c’est bien. Mais concrètement, qu’est-ce que ça change sur la piste ?
Comprendre la clave transforme votre danse.
Voici comment :
Le placement des accents corporels
En 2-3 : L’énergie monte progressivement. Vos mouvements peuvent être plus contenus au début de la phrase et exploser sur le côté « 3 ».
En 3-2 : L’énergie arrive d’emblée. Vos premiers pas peuvent être plus affirmés, avec une résolution plus douce.
La connexion corps-musique : Le secret du bombo et du ponche.
Deux notes de la clave méritent une attention particulière : la bombo note et le ponche. La bombo note (temps 4 du Tresillo) est une note d’ancrage jouée par la grosse caisse bombo. C’est le moment où votre poids se dépose naturellement, une connexion avec la terre.
Le ponche venant de Punch (le & juste après le 4 et le bombo) est au contraire le point de tension maximale, cette syncope typiquement cubaine qui crée une sensation de suspension.Les danseurs qui maîtrisent cette dynamique jouent constamment entre ces deux pôles entre “expiration” et “inspiration”. C’est cette oscillation subtile entre terre et air, entre stabilité et tension, qui donne à la danse cubaine son caractère organique et précis à la fois. Ceci explique aussi pourquoi les danseurs se sentent libres de fusionner différents styles de danse cubains et moderne.
Les danseurs avancés « surfent » sur la clave : leurs isolations, leurs mouvements d’épaules, la cintura et même leurs expressions faciales suivent cette pulsation asymétrique. C’est ce qui crée cette impression de « conversation » avec la musique.
Dans le couple
Pour ceux ou celles faisant le « cavalier » : initier un tour ou un changement de direction sur le côté « 3 » de la clave crée un effet plus dynamique. Pour le role de la cavalière: Sentir ces moments permet une réponse plus musicale et surtout moins mécanique.
Vous pouvez initier un mouvement sur l’une des parties de la clave ou profiter de toute la durée de la clave pour donner plus de fluidité à votre danse.Le styling « sur la clave »
Les shines (pas libres en solo) prennent une tout autre dimension quand ils sont construits sur la structure de la clave. Les breaks et les pauses dramatiques gagnent en impact quand ils tombent sur les « silences » de la clave. Avoir des patrons rythmiques vous permet aussi d’improviser avec une structure et de pouvoir le faire avec plus de confiance.
Exercice 1 : Identifier la direction
Écoutez un morceau et essayez de déterminer s’il est en 2-3 ou 3-2. Concentrez-vous sur les premières secondes après l’intro.
Attention, il n’est pas rare que la clave change lors d’un pont musical.
Dans un morceau enregistré, la clave est souvent présente au début du morceau puis disparaît et peut revenir dans les moments clés de changement rythmique. Elle est vite couverte par les autres instruments qui vont reprendre ses accents en polyrythmie, il sera plus difficile pour vous de l’identifier à l’écoute. Pour autant vous sentirez sa présence sur le morceau.
Exercice 2 : Marcher la clave
Avant même de danser, marchez sur place en frappant la Clave dans vos mains en variant les différentes version que nous avons vu ensemble.
Une fois maîtrisé, commencez à vous déplacer.
Pour les plus avancés, faites la même chose en parlant ou chantant à capella ou sur une musique pour vous aider au départ.
Exercice 3 : Le paso básico « clave-conscient »
Tentez de faire un basique sur place ou devant/derrière aussi appelé Mambo sur la clave 3-2 et faites un basique latéral ou Rumba sur la clave 2-3.
Pour les plus avancés, improvisez en exagérant les accents ou pauses sur certains temps de la clave.
Voici une sélection de morceaux classés par type de clave et difficulté d’identification :
Maîtriser la clave ne se fait pas en un jour. C’est un voyage qui demande de l’écoute active, de la pratique régulière et surtout de la patience. Mais une fois que votre corps aura intégré ce patron rythmique, vous ne danserez plus jamais de la même façon.
Comme nous l’avions évoqué dans notre article sur le temps et le contre-temps, être « à l’heure » dans la danse cubaine va bien au-delà du simple comptage des temps. La clave vous offre une compréhension plus profonde, plus organique de la musique.
Alors la prochaine fois que vous entrerez sur la piste, prenez quelques secondes avant de commencer à danser. Écoutez. Cherchez la clave. Identifiez sa direction. Et laissez-la guider vos pas.
¡Pa Pa, Paou Pa Pa!
Pour aller plus loin:
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Après la théorie, LA pratique.
Chaque soirée Camino Pa*Cuba, nous proposons des stages avec musiciens !
Viens Essayer – La Rumba te LLAMA !
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Guirooooooooo
